Boris blog. La fable qui donne tort aux patrons

VOL «Le peuple est bon... le patrons sont louches... mais les experts veillent au grain»: c’est, en gros, la morale de tout ce qui sort des presses universitaires ou onusiennes en matière sociale. En ce début d’année, les Nations Unies ont sorti trois rapports sur les malheurs du monde. Par chance, l’un ou l’autre a mal copié le chablon: un peu de lumière se glisse donc par ces failles.

C’est bien normal... le plus «social» des trois rapports est celui - «phare», comme il s’annonce lui-même - de l’Organisation internationale du travail: «Emploi et questions sociales dans le monde: tendances 2020» (ilo.org/global/research/global-reports/weso/2020/WCMS_734455/lang—en/index.htm;

De combien nous vole-t-on?
Plus de cent pages... bourrées – comme toujours - de chiffres et de graphes... plus résumé «analytique» en trois langues... conférence de presse de lancement... communiqué avec embargo... bref, tous les ingrédients de l’intox. L’Organisation (...) du travail a une gouvernance «tripartite»: c’est sa force, dit-elle; mais aussi ne peut-elle rien dire qui déplaise aux Etats membres, au patronat, ou aux syndicats (qui ont, en général, gain de cause pour plaire au public). Malgré le rideau de chiffres, ce qui cloche dans le Rapport saute aux yeux dès la lecture du communiqué. Certes, des phrases générales comme le besoin de «faire évoluer le type de croissance pour encourager les activités à forte valeur ajoutée» sont assez floues pour faire chorus. Sans doute la suivante brisera le consensus, mais à le mérite de prendre position: «(...) Le renforcement des restrictions commerciales et du protectionnisme pourrait avoir de graves répercussions (...) sur l’emploi». Mais c’est le constat que «la part du revenu national qui revient aux travailleurs (...) a (...) reculé entre 2004 et 2017» qui est une source d’illusions. Car même si le constat est juste, peut-on en conclure que le «capital», le «marché», les «entreprises»... recèlent de quoi rendre les peuples heureux... sans problème (sinon celui de la traque fiscale)? Pour tester cette question bien naturelle, j’interroge les auteurs du Rapport: «Quelle est la marge bénéficiaire moyenne des entreprises... disons... cotées aux grandes Bourses»? La réponse en dit plus que tout le Rapport: «Pas la moindre idée!» (si on cherche en ligne, on trouve – hormis des Crésus comme Apple - 5% à 10%... pas de quoi changer la vie de la plèbe). De toute façon, et malgré un déclin – gros sur les graphes mais maigre dans le chiffres – la part du travail dans le «revenu national» reste dans la fourchette 55% à 60% dans les pays riches; et si elle a baissé à 45% en Afrique en 2008, elle remonte plutôt depuis lors. Le Rapport affirme aussi que la moitié de la masse salariale va aux dix pour cent les mieux payés: c’est sans doute vrai en général, mais jamais en particulier... chacun peut le voir dans sa propre boîte.

Les grandes douleurs sont muettes
Autre thèse du Rapport, à couleur tout aussi sociale mais encore sujette à caution: le lien entre les inégalités et les troubles sociaux. Un graphique – avec des pics pour le Monde arabe - appuie ces dires; et Interpeace (une agence qui «bâtit la paix» du Grand Lac de Genève aux Grands Lacs d’Afrique) vient d’entonner le même cantique devant la presse du Palais des Nations. Pourtant, si on lève le nez du Rapport pour regarder le monde alentour, le lieu des émeutes – avec ou sans Catalogne – n’est pas toujours là où on souffre le plus. Deux poids, deux mesures: dirait-on des patrons qu’ils ne sortent leurs griffes que quand on bafoue leurs droits? A nouveau, c’est moins la valeur de l’étude que la morale de la fable qui compte. Si la violence est le fruit de l’injustice, on est dans la fable de Robin des Bois contre la morale d’Alexis de Tocqueville: en gros, «prenez aux riches et donnez aux pauvres». Mais pourquoi donc les votants des pays libres hésitent-ils encore à pousser toujours plus loin – même aux frais des riches - les dépenses de santé et d’école? Parce qu’elles risquent d’aller aux salaires des cadres plus qu’au bien public?

Sommes-nous esclaves de Zuck?
Deux jours plus tard, autre «lancement»... cette fois, devant un parterre de diplomates et de militants (les journalistes étant présumés épuisés par le premier exercice). Le «Rapport sur le développement humain» du Programme des Nations Unies pour le développement (undp.org) bat celui de l’Organisation (...) du travail trois à un: 350 pages; tandis qu’un troisième larron se contente de deux à un: 236 pages pour le Rapport – trouvé au hasard d’une salle - du Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (un.org): «Situation et perspectives de l’économie mondiale» (à première vue, les deux derniers Rapports se recoupent souvent). Comme le premier Rapport sur l’emploi et le social, le deuxième sur le développement humain traite des «inégalités», mais «au-delà des revenus, des moyennes et du temps présent»: le Programme est d’ailleurs connu pour son indice – à sensibilité sociale insufflée par le Nobel d’économie Amartya Sen - censé compléter celui, plus classique, du produit intérieur. Indice qui, trop souvent, plane dans l’angélisme, mais qui, cette fois (à la séance de lancement – ô miracle ou mystère - sans langue de bois) ramenait au contraire sur terre. L’auteur en chef du Rapport a donc admis que certes, en ce nouveau siècle, il y avait décrochage entre salaires et rendement... mais que non... les inégalités ne se creusaient pas partout... que le contraire était souvent vrai... et qu’il fallait chercher dans le sentiment d’injustice plus que dans sa réalité mesurable les causes du malaise. A la lecture, même l’avant-propos montre plus de perplexité qu’il donne de recettes: on y voit la faille – la faillite? - des «progrès réalisés» et de «la vague qui déferle» dans les rues. Cette faille – on l’a dit plus haut – laisse entrer plus de clarté qu’un tunnel... mais c’est plus dur d’en sortir: une société civile qui critique même la gratuité... par exemple celle du Net, car «le produit qu’on y vend, c’est nous»... en dit long sur le besoin de victimisation du public face aux frustrations sans solution. A nouveau, on est dans la fable plus que dans la science: le succès même du monde moderne massifie la plupart des métiers... hormis le job d’un Bezos qu’on jalouse ou d’une Greta qu’on adule. «L’ascenseur social est trop encombré: autant abattre la tour pour vider le grenier»... est-ce ça, au fond, la morale de l’émeute?

Boris Engelson