Creaday 2020. La Libra, un «super projet» qui doit entrer en phase concrète

CRYPTO Lors de la traditionnelle soirée CREA,-11 ème édition- au théâtre du Léman à Genève,  la monnaie cryptée Libra nous a été présentée par Yves Froppier & Thomas Giacomo de Wecan Accelerate. Ce fut une belle et intéressante soirée avec des présentations d’exécutifs de haut niveau comme entre autres Joe Fuster d’Oracle, Brian Solis de Thought leader, et Annastiina Hintsa d’Hintsa Performance.

Retour avec une interview de Nils Reimelt, expert chez Capco. Il déclare que la crypto-monnaie de Facebook doit maintenant être testée, démarrée et améliorée techniquement.

Les monnaies numériques, et les diverses initiatives qui s’y rapportent, ont fait l’objet de beaucoup d’attention depuis le milieu de la décennie. Et cela continue: le site financier en ligne Finews.ch a choisi «Libra» en tant que mot financier de l’année.

En 2019, aucun projet n’a certainement suscité autant le débat que le projet de monnaie virtuelle Libra, lancé au début de l’été par Facebook, avec le soutien de nombreuses autres entreprises et des organisations non gouvernementales. Un enjeu est d’autant plus essentiel pour l’avenir de la «crypto nation» helvétique, étant donné que la Libra Association, la structure qui encadre le projet, est basée à Genève. Six mois après l’annonce de sa création, qu’en est-il des chances de succès de la Libra? Le point avec Nils Reimelt, expert chez Capco et spécialiste des questions liées à la transformation numérique.

Comment situez-vous le projet de crypto-monnaie Libra par rapport à d’autres formes de monnaies électroniques pouvant être utilisées comme moyen de paiement?
Au départ, je me serais plutôt attendu à ce qu’une offensive en direction d’une monnaie numérique d’entreprise soit lancée par des géants du commerce électronique, comme Amazon ou Alibaba. Toutes deux exploitent déjà des plateformes actives sur le plan global, elles ont déjà résolu beaucoup de problèmes tels que le paiement d’impôts transfrontaliers et elles pourraient aussi adosser une «e-commerce cryptocurrency» globale à leurs programmes de fidélisation. En outre, Alipay, le système de paiement électronique développé par Alibaba, tout comme WeChat Pay, de Tencent, ne semblent plus être très éloignés d’une monnaie électronique. Par ailleurs WeBank, la banque qui est derrière WeChat, applique déjà la technologie «blockchain» pour ses activités de micro-crédit.

Mais c’est néanmoins Facebook qui est arrivé avec son projet Libra - une surprise! Certes, l’idée de pouvoir payer ou de faire des dons pour des contenus via un «Facebook-Like» avait déjà été discutée avant cette annonce. C’est dans cette direction que va s’orienter la Libra. De surcroît, la fondation de la Libra Association est une étape positive pour un projet de monnaie qui devrait aller bien au-delà de Facebook et rassembler un grand nombre d’entreprises provenant de différentes branches ainsi que des organisations à but non-lucratif (NGOs).

Pourquoi, selon vous, l’Association Libra, qui chapeaute le projet, a-t-elle été créée en Suisse plutôt qu’ailleurs?
La Suisse attire des projets dans les crypto-monnaies pour plusieurs raisons: le système fédéral et libéral en Suisse correspond au mieux à l’aspect décentralisé des crypto-monnaies. Il y a aussi en Suisse beaucoup d’histoires à succès, comme la création du projet Ethereum en 2014, ainsi qu’une longue expérience dans le domaine des fondations. On peut aussi citer la monnaie complémentaire WIR – une chose unique. De plus, en 2019, on a appris que des licences bancaires ont été attribuées aux «crypto-banques» SEBA et Sygnum qui se spécialisent dans la gestion et la conservation de crypto-monnaies et d’actifs numériques. D’autres acteurs sur le marché, comme Mt Pelerin à Genève ou Bitcoin Suisse, sont aussi sur le point de franchir cette étape.

L’aspect réglementaire a-t-il aussi joué un rôle important?
L’instance de régulation, en l’occurrence la FINMA, a très tôt entretenu un dialogue ouvert avec la «crypto-communauté». Des standards ont été mis en place, comme par exemple la directive sur les ICO, et l’on a ainsi créé de la transparence pour les participants au marché. Il y a aussi à Berne la volonté de faire de la Suisse une «Crypto Nation», comme l’a nommé Alexandre Brunner, membre du parlement de la ville de Zurich et auteur du livre portant ce titre. Je pense que tous ces facteurs ont effectivement joué un rôle.
La Libra Association n’a toutefois pas tout de suite appelé la FINMA à son arrivée à Genève. J’aurais plutôt anticipé qu’elle franchisse un tel pas plus tôt. Chaque société «fintech», qui prévoit de proposer une offre de service bancaire ou de paiement, a besoin d’une autorisation pour démarrer en Suisse. Entretemps, la FINMA a certes pris position de manière explicite concernant la Libra mais une demande d’autorisation n’a pas encore été déposée.

Pourquoi la Libra Association a-t-elle, selon vous, choisi de s’établir à Genève plutôt que dans la «Crypto Valley» autour de Zoug?
Parce que Zoug n’a pas d’aéroport! Plaisanterie mise à part, le fait que David Marcus, le fondateur du projet, ait des liens étroits avec Genève, où il y a étudié, n’est bien sûr pas étranger à ce choix. Mais, ici aussi, le cadre général favorable de la Suisse et son ouverture envers les projets en lien avec les crypto-monnaies ainsi que la présence à Genève de «hubs» dédiés aux start-up actives dans ce domaine ainsi que diverses «fintech» ont joué un rôle favorable dans ce choix.

Une autre raison qui a joué en faveur de Genève pourrait aussi être la gestion de la Libra Reserve, le fonds de réserve de cette crypto-monnaie. En effet, la Libra Reserve doit servir de garantie à la Libra grâce à diverses valeurs liquides et comportant peu de risques, comme des obligations d’Etat. A Genève, il y a beaucoup de banques privées ou de «family offices» disposant d’un personnel hautement qualifié dans la gestion de fortune qui peuvent assurer ce rôle.

Parallèlement à l’enthousiasme qu’il a suscité à ses débuts, le projet de crypto-monnaie Libra a immédiatement aussi fait l’objet de critiques de la part de diverses autorités, aussi bien politiques que de la part des banques centrales. Comment l’expliquez-vous?
Je pense que le raisonnement suivant a eu lieu dans la tête des autorités: une nouvelle monnaie avec 2 milliards d’utilisateurs, cela signifie donc que la Libra sera placée, dès le premier jour, au même niveau que le dollar américain, l’euro ou le yuan. Des pays avec de faibles monnaies, respectivement une inflation élevée, y perdront peut-être l’entier de leur monopole sur les monnaies. Cette réflexion, combinée avec les principes anarchistes à l’origine de la technologie blockchain – à savoir l’anonymat et la mise à l’écart d’intermédiaires – a fait que l’on a naturellement tout de suite vu rouge du côté des autorités. Une monnaie globale hors de tout contrôle!

Un autre aspect s’y est ajouté: qui contrôlera la masse monétaire? Facebook. Ah, super. Il n’en a pas fallu plus pour qu’un scénario d’horreur se répande alors dans les têtes: des tiers vont peut-être manipuler l’ensemble des flux monétaires internationaux, un peu comme Cambridge Analytica l’a fait avec les élections américaines.

Qu’est-il dans la réalité selon vous? Pratiquement, qui utiliserait la Libra et de quelle manière?
Dans un premier temps, il s’agirait certainement de transferts de petits montants de personnes à personnes, de transactions portant sur de petits achats en ligne, etc. Outre son pour ces fonctions de paiement en ligne, qui existent déjà aujourd’hui, la Libra pourrait être utilisée dans des jeux en ligne, pour effectuer des achats via diverses plateformes, qu’elles soient liées à Facebook ou non. On peut aussi envisager une fonction de micropaiement sous la forme de «Paid Like», qui consisterait à verser une quelconque fraction du montant d’une crypto-monnaie pour soutenir certaines actions. Libra ouvre la voie à de très nombreuses nouvelles possibilités de paiement.

Dans l’immédiat, il faudra cependant d’abord tester le cas d’usage, le «use case» comme on l’appelle, de la Libra dans différents domaines. Je pense que la Libra pourrait être utilisée pour des fonctions telles que des comptes de voyage, une version moderne du «traveler check», ou encore dans le cadre de comptes d’e-commerce ou être utilisée pour acheter de très petits montants comme des contenus médias en ligne, etc..

L’arrivée de la Libra signerait-elle l’arrêt de mort des sociétés spécialisées dans le transfert d’argent à l’international?
Ici aussi, il faut être très prudent quand on établit de tels pronostics. Par exemple, lorsque Transferwise, qui permet de transférer de l’argent dans différentes monnaies avec très peu de frais, a été créée il y a plus de dix ans, on a prédit que cette société balaierait la concurrence existante. Or, cette société n’a pas fait disparaître les autres sociétés actives de longue date dans le transfert d’argent liquide. On observe plutôt le contraire: le marché du transfert de cash reste gigantesque et il continue de croître.

Comment expliquez-vous les très fortes variations du cours du Bitcoin, dopé l’été dernier par l’annonce de la création de la Libra mais qui est retombé entretemps?
Le cours du Bitcoin a depuis toujours été fortement influencé par les flux de nouvelles et par des manipulations. L’annonce de la création de la Libra lui a certainement donné une impulsion. Mais la Chine est un facteur d’influence encore plus fort. 70% des activités de «mining» ont lieu en Chine. Il y a peu, le gouvernement chinois a voulu interdire le «mining» et il influence ainsi avec de nouvelles annonces ou limitations le prix du Bitcoin. En outre, auparavant, des «crypto-bourses» non régulées ont aussi manipulé le cours du Bitcoin avec toutes sortes de trucs et astuces.

Quelles sont les prochaines étapes à suivre concernant la Libra?
D’abord, la Libra, qui est un super projet doit être testée, démarrée et améliorée d’un point de vue technique. Ensuite, il faut aussi que le réseau autour de Libra soit encore davantage développé. Puis, je pense que les promoteurs de la Libra ont tout intérêt à continuer à chercher et entretenir le dialogue avec les autorités de régulation et les banques centrales, ces dernières ayant en outre l’avantage de savoir comment on gère de grandes quantités de monnaies en circulation. Enfin, les fondateurs de la Libra doivent davantage interagir avec le monde réel.