L’entrée en bourse ratée d’Aramco acte la fin de la domination pétrolière saoudienne

HUILE Joyau du royaume saoudien, Aramco, première compagnie pétrolière mondiale, devait être en partie vendu à des investisseurs étrangers. Finalement, l’opération n’est réservée qu’aux Saoudiens, faute d’intérêt. Détrônée par les producteurs américains, Riyad a perdu son pouvoir d’influence sur le marché du pétrole.

Rien ne se passe comme il l’espérait. En ouvrant le capital d’Aramco – le plus important groupe pétrolier du monde jusqu’à présent, totalement dans les mains du royaume saoudien –, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MbS) visait une sorte d’intronisation mondiale. Depuis son accession au pouvoir, il ne cesse de travailler à cette introduction en bourse, une des plus importantes jamais lancées, censée être la pierre angulaire de son projet « Vision 2030 », marquant l’entrée de l’Arabie saoudite dans l’ère de l’après-pétrole.
Selon ses projets, Aramco, qui assure 80 % des recettes du régime saoudien, devait être valorisé au moins 2 000 milliards de dollars, ce qui aurait représenté la plus importante capitalisation boursière. Le groupe devait être coté soit à Londres, soit à New York. 5 à 10 % du capital devait être cédé à des investisseurs privés internationaux.

Déjà, les banquiers d’affaires de Goldman Sachs, Citigroup, Morgan Stanley, Bank of America – toutes les grandes banques ont été embauchées pour l’opération – salivaient à la perspective des centaines de millions de commissions qu’ils allaient recevoir.
Et puis, tout a déraillé. Après les attaques contre les installations pétrolières d’Aramco en septembre, Mohammed ben Salmane a décidé, malgré tout, de maintenir cette introduction en bourse si longtemps reportée. Mais plus question de cotation sur une grande place financière internationale : Aramco serait coté sur la bourse de Riyad. Point.

Puis, le pouvoir saoudien a décidé que l’ouverture du capital serait limitée à 5 %. Le 16 novembre, les banquiers d’affaires ont averti le pouvoir saoudien que les exigences de prix de Riyad ne passaient pas : Aramco valait peut-être 1 200, voire 1 500 milliards de dollars, mais en aucun cas 2 000 milliards. Jamais les investisseurs n’accepteraient de payer un tel prix, même si la compagnie pétrolière s’engageait à payer 75 milliards de dollars (la moitié de ses profits) en dividendes au cours des prochaines années.

Dans la foulée, le régime saoudien a décidé d’annuler toutes les réunions de présentation à l’étranger, montées pour attirer les investisseurs. L’introduction en bourse d’Aramco a été revue à la baisse : Aramco va être introduit sur la base d’une valorisation de 1 700 milliards de dollars. Seulement 1,5 % à 2 % du capital sera cédé au privé. Les parts seront destinées uniquement aux Saoudiens.
À défaut d’obtenir une consécration internationale, Mohammed ben Salmane espère au moins obtenir un plébiscite intérieur. Tous les milliardaires saoudiens, y compris, voire surtout ceux qui ont été retenus et parfois torturés dans les chambres du Ritz-Carlton à l’hiver 2017, ont été priés de participer à l’opération. Il y a des offres qui ne se refusent pas.

Dans le même temps, toutes les banques du pays ont été priées de proposer des crédits défiant toute concurrence à leurs clients, afin qu’ils puissent acheter des actions Aramco. Les plafonds d’endettement autorisés ont même été relevés exceptionnellement pour l’occasion : pour cette opération, les Saoudiens peuvent emprunter jusqu’à deux fois le montant de leur apport initial.

« C’est un jour historique pour Aramco. Nous sommes enthousiastes à l’idée de devenir une société cotée », a assuré le 18 novembre Amin Nasser, directeur général de la compagnie saoudienne lors de la présentation de l’opération à Riyad. De son côté, le nouveau président d’Aramco, Yasir al-Rumayyan, ancien dirigeant du fonds souverain saoudien – qui a remplacé en septembre le dirigeant historique d’Aramco et ancien ministre du pétrole Khalid al-Falih, en conflit ouvert avec MbS tant sur sa politique pétrolière que sur sa volonté de privatiser la compagnie pétrolière –, tente de mobiliser tous les moyens pour réussir l’opération. L’introduction en bourse se transforme en acte patriotique : elle se doit d’être un succès.

Mais même si le régime saoudien parvient à sauver les apparences, la cotation d’Aramco a déjà tout d’un nouveau revers pour Mohammed ben Salmane, qui depuis son accession au pouvoir accumule les déconvenues (lire ici). Elle est d’autant plus dangereuse pour le régime saoudien qu’elle met en lumière nombre de faiblesses que Riyad s’efforçait de cacher jusqu’à présent.
« Il y a 20 ans, les investisseurs se seraient battus à la porte d’Aramco pour pouvoir y entrer. Mais c’est beaucoup plus dur à vendre maintenant […]. La marée de l’histoire est en train de remonter fermement contre les énergies fossiles », relève un analyste de l’agence Bloomberg pour expliquer le désaveu rencontré par Riyad.

La préoccupation du changement climatique est certainement en train de changer les approches du monde financier. Nombre de fonds ont déjà décidé de ne plus investir dans les énergies fossiles, considérant qu’elles représentent plus un risque qu’un atout à plus ou moins long terme.
Il ne faut cependant pas surestimer la conversion de la finance, qui a pris l’habitude de facilement se grimer en vert, aux problématiques environnementales et écologiques : même si ces usages du pétrole sont appelés à se restreindre à l’avenir, le brut n’est pas près de disparaître de nos vies du jour au lendemain.

Dans le cas d’Aramco, d’autres considérations l’ont manifestement emporté. Invoquant les « fameuses » règles de gouvernance si chères au monde financier, certains investisseurs soulignent la mainmise du régime en général, de MbS en particulier, sur la conduite de la compagnie pétrolière, l’absence de garde-fous pour en limiter l’emprise. D’autres mettent en exergue les incertitudes qui entourent l’avenir du marché pétrolier mondial, la faiblesse des perspectives dans un monde proche de la récession.

« La vente d’Aramco ne sauvera pas le royaume »
Mais la réalité est peut-être encore plus crue : si les financiers ne sont plus prêts à investir les centaines de milliards espérées par MbS, c’est qu’Aramco n’est plus la puissance planétaire, la poule aux œufs d’or qu’elle a pu être dans le passé ; c’est que l’Arabie saoudite n’est plus le maître du jeu pétrolier qu’elle était dans le passé.

Depuis 2014, Riyad n’arrive plus à dicter ses vues sur le marché pétrolier. MbS a bien tenté de regagner ce pouvoir, contre l’avis d’un certain nombre de dirigeants saoudiens, à commencer par le ministre du pétrole de l’époque. Il a échoué. La guerre des prix qu’il a lancée contre les producteurs américains d’huile de schiste pour les mettre à genoux s’est traduite par une défaite cuisante, provoquant un effondrement des cours au préjudice de tous les pays producteurs.

Riyad a repris par la suite la politique attentiste de l’OPEP, faite de réduction et de contrôle de la production, afin de maintenir le prix du baril au moins au-dessus de 50 dollars. Mais la voix de l’Arabie saoudite n’a plus le même poids au sein de l’organisation, qui se désagrège. Toutes les décisions sur les volumes de production et sur les objectifs de prix arrêtées par le cartel des producteurs pétroliers sont préalablement discutées avec la Russie, même si elle n’est pas membre de l’organisation. Insensiblement, c’est elle qui a pris les rênes de la production pétrolière traditionnelle, même si Riyad reste officiellement au premier plan.Cette perte d’influence est devenue manifeste lors de l’attaque des installations pétrolières d’Aramco en septembre. Jamais personne n’avait osé jusqu’alors s’attaquer à Riyad. Le monde découvrait la vulnérabilité du pays, censé être intouchable. Mais les conséquences de ces attaques ont peut-être été encore pires pour le régime saoudien. Il a dû en être mortifié.

Normalement, la suppression, même temporaire, de 5 % des capacités mondiales de production pétrolière, alors que l’Iran a quasiment disparu du marché (soit 3 millions de barils par jour), que le Venezuela est devenu inexistant, que la Libye a une production chaotique, aurait dû provoquer des tensions immenses sur le marché pétrolier. Et là, rien ou à peine. L’envolée des cours du pétrole n’a pas duré deux jours. Quinze jours plus tard, le prix du Brent retombait à ses plus bas de l’année, autour de 56 dollars le baril.

Les engagements d’Aramco d’assurer coûte que coûte l’approvisionnement du marché, l’augmentation des productions des autres pays producteurs pour suppléer à l’effacement de l’Arabie saoudite, la faiblesse de la demande ne sont qu’une partie des explications à cette absence de fièvre sur les marchés pétroliers. Il y a une autre réalité, plus dérangeante pour Riyad : l’Arabie saoudite n’a plus le rôle de garant en dernier ressort du marché pétrolier, celui d’assurer l’équilibre des approvisionnements à tout instant.

Les États-Unis lui ont volé ce pouvoir. Ceux-ci ne sont plus les premiers clients de Riyad, laissant la place à la Chine, et, de ce fait, les protecteurs de régime saoudien. Ils sont devenus ses rivaux.
Premier importateur mondial de pétrole depuis les années 1940, les États-Unis sont devenus le premier producteur de pétrole du monde, devant l’Arabie saoudite et la Russie, avec plus de 16,6 millions de barils par jour, selon l’administration sur l’énergie. (l’Agence internationale de l’énergie – AIE – estime de son côté la production américaine à 11,1 millions de barils par jour). L’explosion spectaculaire des productions de gaz et d’huile de schiste est à l’origine de ce chambardement historique.

En quelques années, le nombre de forages a crû de manière exponentielle. Tout s’est fait à crédit. Aujourd’hui, le secteur pétrolier américain souffre de surcapacités, de surproduction et de surendettement, entretenant une pression constante à la baisse sur les prix de production. Même si certains producteurs sont tombés en faillite, le secteur financier accepte toujours de prêter de l’argent : en ces temps de taux négatifs, les crédits avancés aux producteurs de pétrole de schiste figurent parmi ceux qui offrent les taux les plus élevés, les rendements les plus avantageux, parce que les plus risqués.

Pour tenter de se maintenir la tête hors de l’eau, les producteurs augmentent leur production tant et plus, au risque de gaspiller et d’épuiser rapidement leurs réserves. Ce qui contribue à alimenter la spirale déflationniste des cours.

Aujourd’hui, c’est Riyad, qui autrefois avait essayé de mettre à genoux les producteurs américains, qui se retrouve sous le feu roulant de la guerre des prix du pétrole. Même si Aramco est la première compagnie pétrolière du monde, affichant les coûts d’extraction les plus bas du monde (moins de 10 dollars par baril), et est assis sur des réserves immenses, il ne peut à lui seul pourvoir à l’ensemble des besoins économiques du pays et à sa transformation. Le gouvernement saoudien a besoin d’un prix du baril autour de 73 dollars. Depuis 2014, il oscille en moyenne entre 50 et 60 dollars, avec des plus bas à 25 dollars.

Fait sans précédent : l’Arabie saoudite accumule désormais les déficits, faute de recettes pétrolières suffisantes. Alors qu’il était à peine de 2 % en 2014, l’endettement du pays représente 24 % du PIB en 2019. En 2020, le gouvernement saoudien prévoit un nouveau déficit budgétaire de 50 milliards de dollars. Alors que l’économie patine, que le chômage est déjà à plus de 12 %, les réformes, soufflées et soutenues par le FMI – fin des subventions, notamment sur l’essence, hausses de TVA, remise en cause des statuts – alimentent l’austérité et la nervosité sociale.
La cession d’une petite partie du capital d’Aramco devait être un moyen d’apporter des rentrées supplémentaires, un peu de ce lubrifiant financier dont le pays a besoin. Ce pari semble aléatoire et la « Vision 2030 » voulue par MbS, mal partie. « La vente d’Aramco ne sauvera pas le royaume », préviennent certains analystes.

Déjà certains prédisent que le régime saoudien, à plus ou moins long terme, n’aura d’autre choix, pour prévenir le malaise social grandissant, que d’abandonner la parité fixe qui lie le rial au dollar (PEG), ce corset monétaire qui asphyxie le pays en lui imposant une monnaie trop forte par rapport à son économie.

S’il en allait ainsi, ce serait un séisme géopolitique, car cette rupture marquerait définitivement la fin de l’alignement inconditionnel entre les États-Unis et l’Arabie saoudite. Mais ce serait aussi un séisme monétaire : inévitablement, le statut du dollar comme seule monnaie de réserve internationale, comme seule devise pour les échanges internationaux, serait remis en discussion. Mais c’est une autre histoire.