Interview. Alain Cavalier: «Filmer protège de la souffrance»

ATTACHE A RIEN. La fiction, chez Alain Cavalier, 87 ans, fait partie d’un lointain passé. Depuis plus de vingt ans, le documentaire, constitué de journaux intimes, de fragments d’images arrachés au réel, de notations, a pris le relais.

«Être vivant et le savoir» en fournit un exemple idéal. Au départ, un projet de film sur le deuil conduit avec son amie Emmanuèle Bernheim. Puis la découverte chez elle d’un cancer. Événement qui diffère le film, lui faisant prendre une tout autre direction. Présenté hors compétition à Cannes, le film débarque ces jours à Genève. Son auteur est venu le présenter lundi. L’occasion – rare – de lui parler.

Dans votre film, on vous voit à Genève et on sent que la ville vous est familière. Quel est votre lien avec elle?

Un lien très précis à travers mon amie Anne Aeschlimann, que j’ai connue lorsque j’étais ado. Nous nous sommes suivis toute notre vie. Avant, je venais la voir une ou deux fois par an. Il m’est arrivé de rester à Genève plusieurs mois. Je connaissais bien le quartier des Eaux-Vives, son balcon donnait sur le jet d’eau, quai Gustave Ador. C’est là-bas que je l’ai vue pour la dernière fois. Elle m’a dit qu’elle allait mourir tel jour, à telle heure. J’ai allumé une bougie à ce moment-là, à Paris. Je suis ensuite revenu ici voir sa fille. En Suisse, je me sens la paix dans l’âme.

Et en France?

En France, il y a Paris, où on entend de grands discours, des gens prêts à s’emballer pour rien, à s’étriper sur tout. En Suisse, du moins à Genève, il y a une vie qui me semble plus naturelle. Peut-être que je la rêve, mais je ne crois pas. Et puis, le génie de la Suisse, c’est d’avoir échappé à l’Europe. La Suisse n’a pas connu le fascisme, ni la révolution.

Revenons à «Être vivant et le savoir». Au départ, le projet repose sur un livre écrit par Emmanuèle Bernheim. En cours de route, elle doit être opérée d’urgence, et le film change de direction. Est-ce que cela vous a perturbé?

Non, car comme je continue à tenir un journal intime filmé chaque jour, tout y est raconté. Cela s’inscrit donc dans une continuité.

Depuis quand tenez-vous ce journal filmé?

Depuis 1992. On m’a offert une petite caméra DV, qui permet de tout faire tout seul. C’était une révolution. Mais je ne filme pas non plus tous les jours. Il m’arrive de faire des cures sans caméra. Cela me régénère. Ensuite, je conserve tout. Ce qui me paraît faible peut devenir capital par la suite. Pour m’en souvenir, je note tout. Cela me permet de me remémorer sans revisionner. Tout ce qui est filmé est décrit. Ce qui ne m’empêche pas de tenir aussi un journal intime. Et cela depuis toujours.

Votre éloignement de la fiction est définitif?

Oui, car la réalité est bien construite. J’ai été formé au récit, au scénario, aux acteurs. Je continue de m’intéresser aux histoires. Mais avec la fiction telle quelle, j’en ai terminé depuis «Libera Me», en 1993. Et je n’ai plus remis le couvert, comme on dit. Même si j’ai tourné un film dans l’intervalle avec Vincent Lindon, «Pater», qui n’est pas vraiment une fiction pour moi. Je suis devenu un instrumentiste. Au début de ma carrière, je n’avais pas cette impression. Là, je filme en continu. Je peux même vous filmer en train d’écrire. (Il sort sa caméra et me filme.)

Dans «Être vivant et le savoir», vous filmez aussi la douleur, le deuil, la perte. Mais est-ce une souffrance?

Filmer protège de la souffrance, éloigne la douleur. Ce film montre que la vie a de l’allure, mais que la mort en a également. Le cinéma échappe à ce qui est binaire, aux expressions comme le jour et la nuit.

Vous aimez son côté imprévisible?

C’est la seule chose qui m’intéresse. Je ne pourrais pas tourner un film dont je connais la fin. Quand Emmanuèle Bernheim m’a rappelé en me parlant de son cancer du sein, je savais que 85% des malades s’en sortaient. Donc on a remis le film en route. Mais son cancer s’est étendu. C’était imprévisible. Après, je ne pouvais pas faire le film avec une actrice.

Pourtant, vous avez tourné avec d’immenses acteurs et actrices.

Oui, j’ai filmé la sûreté et l’intelligence de Deneuve, l’émotion de Romy Schneider, les déplacements sculpturaux de Delon, ses entrées et sorties de champ incroyables.

Qu’aimez-vous voir aujourd’hui?

J’aime surtout l’instant. Je suis au-delà des œuvres. Cinématographiquement, je ne me suis attaché à rien.