Livre: Charles Manson se met à nu pour mieux nous plaire

MANSON FAMILY. Dans Charles Manson par lui-même, qui sort ce jeudi, le gourou psychopathe condamné pour une série d’assassinats perpétrés en 1969 raconte sa vie. Mais sa version de l’histoire, celle d’un petit délinquant épris de liberté, a tous les airs d’un ultime tour de passe-passe. Quand le document, le témoignage, devient un moyen retors de séduire le lecteur.

On ne connaît que peu de chose encore de Once Upon a Time in Hollywood, le neuvième film de Quentin Tarantino, qui sera projeté durant le festival de Cannes : on sait juste qu’il y sera question des transformations de l’industrie du cinéma, d’amitié virile, mais aussi des horribles meurtres de Sharon Tate-Polanski et de ses amis.
Durant l’été 1969, les jeunes recrues de la « Manson Family » assassinèrent en quelques jours huit personnes au moins, dont l’héroïne du Bal des vampires, alors enceinte de huit mois, poignardée seize fois. Avec ce nouveau long-métrage, c’est donc au tour de Tarantino de donner sa vision de crimes devenus constitutifs de la mythologie américaine moderne.
Charles Manson, qui n’a pas exécuté les crimes lui-même, mais que la justice désignera comme l’instigateur de cette folie meurtrière, est devenu une icône de la culture pop (lire ici) : le chanteur Marilyn Manson lui a emprunté son patronyme ; des musiciens aussi disparates que le guitariste folk Neil Young, le groupe de métal Nine Inch Nails, les rockers noise de Sonic Youth ou les rappeurs NWA ont évoqué son parcours dans des chansons.
En 2019 – cinquantenaire oblige ? – on pourra voir, outre le film de Tarantino, un film d’horreur douteux centré sur l’assassinat de Sharon Tate, un autre retraçant le parcours d’une des membres de la Manson Family (Charlie Says) ; le mentor maléfique apparaîtra enfin dans la deuxième saison de Mindhunters, excellente série de David Fincher sur les débuts du profilage criminel.
Charles Manson en août 2017. © California Department of Corrections and Rehabilitation
Charles Manson est mort en 2017, en détention : sa peine avait été commuée en prison à vie après l’abandon par la Californie de la peine de mort. Mais le personnage qu’il est devenu, archétype du tueur en série, parangon du gourou charismatique, incarnation diabolique, continue de fasciner.
« Ainsi, en l’espace de cinquante ans, le fait divers a-t-il définitivement basculé dans le spectacle, le mythe ayant fait son repas de la vérité. C’est dans ce contexte que le livre de Nuel Emmons nous a paru être un document à publier », explique l’éditeur de Charles Manson par lui-même.
Trente ans après sa publication aux États-Unis, paraît en français, grâce à la journaliste rock Laurence Romance, qui a porté le projet et traduit le livre, l’autobiographie du psychopathe qui a fasciné l’Amérique.
Ce n’est pas une autobiographie au sens strict : Manson n’avait aucune intention de rédiger l’histoire de sa vie. On peut supposer qu’il n’était pas très à l’aise à l’écrit ; il raconte comment il a appris à lire et écrire à l’âge de 27 ans, profitant d’un programme d’éducation en prison. Et surtout, il n’a jamais manifesté le moindre repentir au sujet de crimes qu’il ne considérait pas comme siens ; il ne voulait pas davantage se justifier en dénonçant ce qu’il avait subi dans sa jeunesse pour en faire un récit instructif : « La société, il la haïssait tellement qu’il n’aurait jamais voulu contribuer à quoi que ce soit qui puisse lui être utile », explique Nuel Emmons, qui a recueilli et édité ses propos.
Emmons avait fait la connaissance de Manson en prison dans les années 1950, alors qu’ils étaient tous deux condamnés pour quelques années. En 1979, Emmons, ancien petit délinquant et dealer devenu journaliste (on aimerait bien d’ailleurs en savoir davantage sur sa propre vie, qui pourrait sûrement fournir le sujet d’un biopic), décide de profiter de cette familiarité passée pour obtenir ce que Manson refuse d’accorder à d’autres : sa propre version de son histoire.
Pendant six ans, Emmons rend visite à Manson, recueillant comme il le peut le récit de sa vie – parfois à l’aide d’un magnétophone, parfois sans, se précipitant au parking pour gribouiller de mémoire les échanges. Emmons présente son entreprise comme un travail de démystification. En exergue de son livre, il indique : « Ce livre est dédié à la destruction d’un mythe. »
Simon Liberati, qui a lui-même consacré aux criminelles de la Manson Family un livre, California Girls (Grasset, 2016), a rédigé pour l’édition française une préface qui va dans le même sens : Manson « ne fut pas le génie du mal que le procureur Bugliosi [procureur lors du procès des assassinats – ndlr] a construit », mais « la rencontre d’un voyou musicien intelligent et rêveur au cœur plein de rancune et de l’été de l’amour qui amena des jeunes filles bien élevées à abandonner leur vie bourgeoise », explique-t-il.
C’est au fond la version de Charles Manson lui-même, qui impute la construction de la légende à ses anciennes adeptes (« j’ai laissé les filles entretenir le mythe jusqu’à ce qu’il fracture mon esprit »), à la justice, et aux médias : « Est-ce bien mon charisme, mon pouvoir, mon amour ou ma folie qui fascinent ces gens ? Ou bien l’attraction qu’apparemment j’exerce est-elle le fait d’auteurs qui, voulant désespérément se faire mousser, ont créé un monstre dont ils entretiennent le mythe pour entrer eux-mêmes dans l’Histoire ? »
Pour être un bon raconteur et un bon lecteur de l’histoire de Charles Manson, il faudrait donc, c’est le postulat du livre, ne pas être dupe, ne pas se laisser embobiner par des contes qui en feraient, justement, un personnage.
Il faut dire que raconter des histoires sur les crimes de la Manson Family, ça paie : Susan Atkins, l’une des meurtrières, vend son histoire au Los Angeles Times quelques mois seulement après les assassinats ; le livre que le procureur Vincent Bugliosi a consacré à l’affaire, Helter Skelter, est le plus grand best-seller de l’Histoire dans la catégorie « true crime ».
« Vous gobez tout ce qu’on vous raconte »
Charles Manson par lui-même serait au contraire l’occasion de dégonfler les baudruches. Le criminel emprunte d’ailleurs au registre de la confession, affirmant qu’il raconte là des choses qu’il n’a jamais dites à d’autres : « Je n’ai jamais été rien d’autre qu’un voleur raté. […] Ce qui me déçoit, c’est que vous gobez tout ce qu’on vous raconte. »
Sauf qu’il est impossible de séparer l’histoire de Manson d’une certaine mythologie. D’abord parce que le gourou a croisé quelques légendes de l’époque. Manson, qui cherchait à faire enregistrer ses propres chansons, s’était lié avec Dennis Wilson, le batteur des Beach Boys. Le gourou avait eu une révélation en écoutant l’Album blanc des Beatles – la chanson « Helter Skelter » annonçait selon lui le chaos à venir, sous forme d’une guerre interraciale entre Noirs et Blancs. Le titre de la chanson figurera en lettres de sang au domicile des époux LaBianca, assassinés au lendemain des meurtres de Sharon Tate et de ses amis.
En fait Manson, qu’il le veuille ou non, incarne toute une série de figures de la culture et de la contre-culture. Son enfance est celle d’une sorte d’Oliver Twist, en pire : trimbalé entre une mère abandonnante – elle n’hésite pas à le vendre contre une pinte de bière – et une famille ultrarigoriste, il est assez vite confié à des institutions où il subit viols et violences, sadisme quotidien des élèves comme des adultes.
Charles Manson en 1989. © Reuters
Sa vie de jeune homme est celle d’un délinquant sans grande envergure qui finit par considérer la prison comme son véritable foyer : lorsqu’il finit par sortir, en 1967, il a 32 ans, dont plus de la moitié passée dans des centres fermés et des pénitenciers. Enfin libre, il sillonne la côte ouest en compagnie de jeunes filles de plus en plus nombreuses : ce qu’il décrit de la Californie d’alors évoque un Sur la routeversion Woodstock.
L’histoire de Manson cristallise surtout le plus fondateur des mythes américains modernes : la perte de l’innocence. C’est d’ailleurs ce que raconte le film de Tarantino, si l’on en croit ses producteurs : « Le film parle de la fin de l’innocence, qui est advenue en 1969 avec la Manson Family », ont-ils expliqué à Entertainment Weekly.
Depuis les années 1960, les États-Unis n’en finissent pas de perdre leur innocence, et le monde avec eux : assassinat de Kennedy, guerre au Vietnam… jusqu’à la guerre en Irak, le 11-Septembre, la présidence de Trump.
Or Manson reprend à son compte ce schéma, ce narrative de l’histoire personnelle et collective, qui, en ces temps crépusculaires, nous fascine plus que jamais. Selon Manson, « l’amour et l’innocence » qu’il prônait se sont changées en violence, sous l’influence des drogues, des tensions, des mauvaises rencontres. Mais faut-il le rappeler : il n’y a jamais eu de temps de l’innocence.
Il n’y a jamais non plus de version brute des faits : le « document » que constitue ce livre ne dit pas davantage la vérité que ne le font les légendes construites par des chansons, des livres ou des films. Manson semble s’inquiéter de l’entreprise d’Emmons : « Tu me mets à poil, carrément », lui dit-il. Cette rhétorique de la mise à nu n’est qu’un nouveau masque. Ce masque est simplement plus convaincant que d’autres, parce qu’il prétend écarter le recours de la fiction, et à ce titre, il est plus pernicieux encore.
Le contrat de la confession, c’est de dire la vérité – et Manson l’affirme : il n’a plus rien à perdre ou à gagner – aucune raison de mentir donc. Sa version des événements est peut-être celle à laquelle il croit – impossible de le savoir. Elle est surtout celle à laquelle le lecteur est le plus susceptible de croire.
À ce compte, lire Charles Manson par lui-même est fascinant, parce que le lecteur y est l’ultime destinataire d’une perverse entreprise de séduction dangereuse : Manson s’y présente sous les atours d’une humanité fragile, soulignant ses faiblesses, ses doutes, ses contradictions.
On peut se laisser embarquer dans cette histoire : voilà la vie terrible d’un pauvre hère épris de liberté, qui s’est retrouvé pris dans un engrenage qui le dépasse, victime d’une légende qu’il finit par endosser, par vengeance et par provocation.
Mais un ultime récit réveillera en sursaut celui qui se serait laissé bercer par cette version apaisée de crimes atroces. Dans la conclusion, Nuel Emmons raconte comment Manson reçoit en sa présence une journaliste venue l’interviewer : « Il lui parlait d’un ton poli, galant, et flatteur […]. Bientôt, il la tenait par la main et lui caressait le bras tandis qu’elle buvait ses paroles. Il s’est ensuite levé pour masser les épaules et la nuque de la journaliste, qui souriait béatement, les yeux clos. Sans interrompre la conversation, il s’est penché au-dessus de la table et a attrapé mine de rien le câble du magnétophone. Il m’a lancé un clin d’œil. Puis, d’un geste aussi brutal que soudain, il a passé le cordon électrique autour du cou de la femme. Elle a écarquillé les yeux derrière ses lunettes et m’a regardé d’un air suppliant. Manson a resserré sa prise et, d’un ton sinistre, m’a lancé : “T’en dis quoi Emmons, j’étrangle cette petite connasse ?” »
Il n’y a pas de lecteur non dupe.