Boris blog. La bonne moitié est-elle mauvaise ?

COMBINES ABUSIVES. Le 2 novembre, le Club suisse de la presse à Genève a hébergé une rencontre contre les atteintes à la démocratie en Turquie. On peut encore en suivre les propos dans leur totalité sur le site du Club (http://pressclub.ch/international-conference-on-the-unprecedented-threat-to-human-rights-in-turkey/). Mais si ce qu’ont dit les orateurs est sans doute exact, et la situation, plus que tragique, on peut douter de l’impact de ce genre de campagnes. 

Car le nœud du problème – en Turquie et ailleurs – est dans ce dont on n’aime pas trop parler : ces atteintes sont cautionnées par une bonne moitié de l’opinion.

Jadis, les ennemis des droits de l’homme avaient un visage odieux d’emblée : des dictatures d’un autre âge, sans scrupules pour soumettre le peuple, qui faisaient l’unanimité contre elles… certes, sans que ce désaveu entame à court terme leur pouvoir, mais « We shall overcome some day ». Depuis que la plupart des despotes armés ont laissé la place, on découvre avec stupeur que la démocratie toute neuve aux mains du « peuple » s’exerce souvent aux dépens du droit, seul arme des minorités. On le voit en Birmanie, en Egypte, en Hongrie ou en Pologne, aux Philippines, et dans certains pays d’Amérique Latine. Après coup, on doit bien admettre que les dictatures (et autres pouvoirs minoritaires, pendant ou après la colonisation) protégeaient souvent les minorités, alliés locaux moins exigeants que les majorités. Les Britanniques en Inde ont parfois soutenu les Intouchables, la Roumanie soviétique a favorisé les Roms, les Américains au Vietnam ont misé sur les Montagnards, les dictateurs de Syrie régnaient par l’alliance anti Sunnite, et la sécurité des Coptes était meilleure du temps de Moubarak. L’évolution de la Malaisie, de l’Inde et même des Etats-Unis offre d’autres exemples de cette dérive « démocratique ».

La dictature a plus d'un gagnant

Revenons donc au cas de la Turquie : le président Erdogan n’a pas pris le pouvoir par un coup d’Etat... à la rigueur, par des combines abusives. Même une partie des Kurdes vote pour lui, et la manière dont il s’en prend à la presse (entre autres) est applaudie par une partie de l’opinion. Pas besoin de truquer les élections dans son cas, pas plus que pour Amadinedjad hier ou Borsolano ces jours. Alors, même après avoir entendu les plaidoiries de la dizaine de « personnalités » au Club de la presse – des députés européens ou suisses, des vedettes du petit écran ou des juristes de grand renom – que faire ? Face aux dictatures, on pouvait réclamer l’instauration de la démocratie… le retour des soldats aux casernes… la libre ouverture de partis et journaux. Et une dictature se sent fragile face aux pressions extérieures et révoltes intérieures. Mais face à des despotes élus, seul le pouvoir judiciaire peut défendre les droits, ce qui exige une magistrature indépendante et des forces de l’ordre disciplinées. C'est plus difficile à contrôler – par l'opinion mondiale - que la démocratie majoritaire du fameux « un homme une voix ». Et même quand les juges sont courageux et autonomes, ils se font parfois assassiner par des forces populaires ou la société civile, comme on l’a vu au Pakistan.

La masse est-elle civile ?

Les tribuns au pouvoir dans ces régimes populistes sont confortés dans leur position par une crise symétrique dans les vieilles démocraties : là, les élites s’appuient sur une coalition toujours plus large de minorités, qu’on appelle la « société civile ». En effet, cens « gens bien » sont de moins en moins capables de tenir leur promesse d’avenir radieux pour le petit peuple, et sont donc lâchées par les « masses ». Bref, chez les populistes de l’hégémonie comme chez les démocrates de la diversité, l’équation du progrès par la technique et le social n’a plus de solution. Pendant un ou deux siècles, la conjonction de l’avance scientifique, démocratique et militaire semblait naturelle. Au XXIe siècle, ne sera-t-elle plus que le souvenir d’un âge d’or miraculeux ?