Interview. Jean Ziegler : « On ne réforme pas le capitalisme, on le détruit »

SYSTEME Vous publiez «Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille». Pourquoi vous adresser à elle?
Jean Ziegler: L’idée était de proposer un dialogue avec une adolescente, qui existe vraiment d’ailleurs.

A cet âge, les ados posent des questions justes et ils sont impitoyables si la réponse est confuse ou idéologique. L’avantage, c’est que cette démarche m’a forcé à résumer mes arguments, l’historique sur l’origine du système capitaliste, comment il a érigé un ordre cannibale sur le monde et comment il faut le détruire.

– Franchement, n’avez-vous pas le sentiment de vous répéter?
– Jamais, d’autant que ce livre est nourri de récits qui viennent illustrer la démonstration, récits tirés de mes huit ans d’expérience comme rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation et comme vice-président du conseil consultatif des droits de l’homme. Et puis, il y a urgence: nous vivons une aliénation de la conscience collective qui nous fait croire que l’unique instance est la main invisible du marché dont les forces fonctionnent selon les lois de la nature. L’homme est ainsi expulsé de sa propre histoire, il devient un objet et n’est plus un sujet.

– Tout de même, le marché n’a-t-il pas quelques réussites à son actif?
– Le capitalisme a un paradoxe: être le plus créatif et le plus inventif des modes de production que le monde a connu. Celui qui a vaincu le manque matériel en étant théoriquement capable d’assurer une existence digne aux 7 milliards d’êtres humains de la planète, et d’avoir en même temps créé un ordre cannibale du monde qui accapare les richesses au profit d’une infime minorité.

– Comment sortir de cette aliénation?
– Bien des gens me disent «on ne peut rien faire». C’est un mensonge. En démocratie, il n’y a pas d’impuissance. Le problème c’est qu’on vit dans une conscience collective bétonnée par le libéralisme. J’ai analysé les résultats des votations sur les deux dernières années: eh bien dans notre pays dont la population est dotée d’une érudition politique avancée, où la démocratie fonctionne correctement, on vote dans le sens de l’oligarchie contre nos propres intérêts: contre l’augmentation de la rente AVS, contre l’ajout d’une semaine de vacances annuelle, contre le salaire minimum, contre la caisse maladie unique. Si ça, ce n’est pas de l’aliénation…

– Oui, mais comment en sortir?
– On ne réforme pas le capitalisme, on le détruit. Historiquement tous les systèmes d’oppression esclavage colonialisme, féodalisme ont dû être détruits. Dans notre cas, il faut libérer, par l’analyse critique, la conscience de l’identité de l’homme celle qui fait que chacun se reconnaît dans l’autre, en expliquant que les lois du capitalisme ne relèvent pas de la nature ni de la fatalité, en faisant ressortir l’utopie d’un monde plus juste qui réside en chacune d’entre nous. Je suis subjectivement convaincu que l’insurrection des consciences est proche. La planète donne des signes d’épuisement et le capitalisme est en train de s’écrouler sous ses propres contradictions. Je sens le souffle de l’histoire.

– A voir l’actualité, l’histoire ne risque-t-elle pas de souffler dans la mauvaise direction?
– C’est vrai, cette insurrection pourrait très bien être une insurrection d’extrême droite. C’est le combat que les intellectuels doivent mener, eux qui ont le privilège de connaître l’ennemi ont un devoir d’urgence pour empêcher la mise en place de l’effroyable mécanique du bouc émissaire. «Le capitalisme expliqué à ma petite-fille», Jean Ziegler, éditions du Seuil.