UN. La «Sphère céleste» du Palais des Nations, pour restaurer le multilatéralisme

ZEITGEIST Cadeau de la Fondation Woodrow Wilson, la sphère armillaire trônant devant le Palais des Nations à Genève depuis le 30 août 1939 a longtemps été négligée. Elle sera restaurée grâce à un mécène anonyme, à l’heure où la résurgence des nationalismes met en péril la coopération.

Elle est l’un des objets les plus représentatifs de la Genève internationale. A l’image d’un multilatéralisme qui s’érode sous les coups de boutoir de dirigeants qui ont fait du nationalisme l’un des éléments centraux de leur politique, elle a subi les aléas du temps. La Sphère céleste qui trône dans la Cour d’honneur du Palais des Nations à Genève rouille là même où siégea la Société des Nations (SdN) dans ce qui est aujourd’hui le Palais des Nations construit dans la tourmente des années 1930. Or aujourd’hui, les symboles comptent. L’ONU, qui a été en partie créée sur les cendres de la défunte SdN, n’entend pas laisser cette icône genevoise tomber dans l’indifférence.

La Sphère céleste du Palais des Nations semble dotée d’un sens particulier du Zeitgeist. Elle fut emmenée à son lieu actuel le 30 août 1939. Un jour plus tard, Adolf Hitler envahissait la Pologne, déclenchant le début de la Seconde Guerre mondiale. Restaurer un tel objet d’art réalisé par l’artiste new-yorkais Paul Manship apparaît, dans le contexte actuel, comme une volonté de revivifier la coopération internationale. Mais aussi de rendre de nouveau hommage à un personnage auquel la Sphère céleste a été dédiée: Woodrow Wilson (1856-1924). Le président américain, Nobel de la paix, joua un rôle crucial dans la création de la SdN même s’il ne parvint pas à obtenir une majorité qualifiée du Sénat pour entériner l’adhésion des Etats-Unis à l’organisation internationale découlant du Traité de Versailles de 1919.

100e anniversaire de la SdN
«La sphère est un appel à l’humilité pour œuvrer en faveur de la paix», relève l’Américain Robert Enholm, expert de l’histoire et du patrimoine chargé de la restauration qui s’inscrit dans le cadre du 100e anniversaire de la SdN. «Il y aura une mise au concours publique que nous aimerions démarrer en septembre.»

La sculpture est de 4 mètres de diamètre et pèse près de six tonnes. Elle représente une sphère dite armillaire, une technique ancienneprésente dans plusieurs cultures permettant de représenter les mouvements des étoiles et des planètes. Elle est composée de 840 étoiles d’argent et de 64 figures de bronze tirées de la mythologie grecque et romaine représentant des constellations telles que le Sagittaire ou la Grande Ourse. Elle est équipée d’un mécanisme de rotation sur un axe centré sur l’Etoile polaire. Mais celui-ci a été interrompu quatre fois durant la Deuxième Guerre mondiale. «Le rénover sera un vrai défi, ajoute Robert Enholm, qui a dirigé le Woodrow Wilson Foundation House Museum à Washington. Les travaux comprendront aussi un réaménagement du miroir d’eau qui entoure l’objet ainsi que des environs.»

Une rénovation offerte par un mécène
Si la sphère originale fut un cadeau de la Fondation Woodrow Wilson, la restauration sera financée grâce à la générosité d’un mécène qui préfère garder l’anonymat et que l’actuel directeur de l’Office des Nations unies, Michael Møller, est allé chercher.

Sa création ne fut pas un long fleuve tranquille. Approuvée en 1929, elle ne sera concrétisée que dix ans plus tard. C’est à Paul Manship qu’on confiera la tâche de créer le mémorial en hommage à Wilson. Un geste d’audace dans une époque sombre de l’histoire: Grande Dépression, invasion japonaise de la Mandchourie, retrait de l’Allemagne et du Japon de la SdN (1933), puis de l’Italie (1937), réarmement de la Rhénanie. Un document trouvé dans les archives de la SdN l’illustre. Dans une lettre adressée à Arthur Sweetser, un proche collaborateur du secrétaire général de la SdN Joseph Avenol en octobre 1935, Hamilton Fish Armstrong, de New York, comprend la réponse tardive de Genève par rapport à la sculpture que veut offrir la Fondation Woodrow Wilson: «J’imagine que des questions relatives au mémorial Wilson doivent paraître insignifiantes au vu de la situation mondiale. Je comprends tout à fait que Genève trouve difficile de consacrer au projet une attention aussi grande que continue.»

Un artiste réputé
En mandatant Paul Manship, la SdN réussit un beau coup. L’artiste new-yorkais était l’un des plus en vue de cette époque Art déco. Se laissant inspirer par les Grecs, les Romains et les Assyriens, il est l’auteur du fameux Prométhée, statue emblématique du Rockefeller Center à Manhattan. Il est venu de nombreuses fois à Genève pour se familiariser avec les lieux.

Une carte postale écrite par Paul Manship à la SdN en 1935.United Nations Archives at Geneva
Au départ, la SdN lui propose de réaliser des portes monumentales en bronze. L’artiste n’y voit pas un grand intérêt d’autant que le Palais des Nations sera doté d’une multitude de portes. Dans un café parisien, il esquisse sur une serviette en papier ce qui va devenir la sphère armillaire. Reste à trouver le lieu où elle sera exposée. Est émise la possibilité d’exposer son œuvre sur la place des Nations, mais celle-ci étant vue comme un lieu de passage trop bruyant, elle ne dégagerait pas la tranquillité souhaitée par le sculpteur. Selon les archives, Joseph Avenol lui-même se mêle à la discussion. Le ton monte. Après discussions avec les cinq architectes du Palais des Nations en construction, Paul Manship se satisfait finalement de l’endroit choisi: la Cour d’honneur devant le Palais des Nations. Le lieu offre un dégagement unique vers le lac Léman et le Mont-Blanc.

L’œuvre est réalisée à Florence
C’est à Florence à la fonderie de Bruno Bearzi que l’œuvre sera réalisée. Elle sera acheminée par train à Genève. Il y a peu, Robert Enholm a rencontré le petit-fils de Bearzi, qui lui a montré les livres de comptabilité du projet que tenait son grand-père. «Il y avait une rubrique de coûts intitulée «prosciutto». Paul Manship adorait le jambon et Bearzi lui en réservait à chaque visite de généreuses portions.»

Le président Wilson n’a peut-être pas fait de halte à Genève, mais il a joué un rôle fondamental dans le choix du siège de la SdN. «Pour lui, explique Robert Enholm, Genève n’était pas une capitale risquant d’être happée par la politique nationale du pays hôte. De plus, elle avait déjà sa réputation de neutralité et d’être un lieu de négociation.» Le cadeau de la Fondation Woodrow Wilson, poursuit Robert Enholm, avait aussi un objectif en Amérique même: «Il fallait maintenir les braises de l’intérêt des Etats-Unis pour la SdN.»

Désormais, conclut l’expert du patrimoine, la sphère restaurée symbolisera parfaitement l’aspiration des Nations unies à atteindre les 17 Objectifs de développement durable qu’elle s’est fixés à New York en automne 2015. «Les ODD répondent aux pays les plus pauvres et aux gens défavorisés dans les pays les plus riches qui s’interrogent sur les réels bénéfices de l’ordre libéral d’après-guerre. La sphère nous rappellera la nécessité de les atteindre pour réaliser la paix mondiale.»