Movie. Frederick Wiseman, maître absolu du docu

MASTER. Méthode invariable, œuvre unique. Depuis les années 60, sa manière varie peu. Frederick Wiseman procède par immersion, et de tous les grands documentaristes de l’histoire, il a sans doute été le premier à en faire un système.

Après la National Gallery de Londres, l’Université de Berkeley et l’Opéra de Paris, pour ne rappeler que les plus récents de ses travaux, Wiseman a cette fois planté ses caméras dans la New York Public Library (NYPL). Le film s’appelle Ex-libris, soit 197 minutes d’immersion au sein d’un institut où, mine de rien, ce n’est pas le livre qui semble dominer. En tout cas pas sous l’angle qu’en fournit Wiseman, lequel retient surtout le rôle de transmission du savoir que joue la NYPL. Conférences, débats, rencontres, tables rondes, l’endroit est d’abord un lieu de passage multiethnique et un carrefour des connaissances mondiales.

«Quand j’ai eu l’idée de ce film, nous confiait-il récemment à Genève, je n’avais aucune idée de la variété des services qu’offrait l’institut. Avant de commencer à tourner, je n’y ai passé qu’une seule demi-journée. Le projet a démarré sans que je sache ce qui se passerait dans le film. Vous savez, je procède toujours ainsi. Les repérages et le tournage sont la même étape. Ensuite, je dois être prêt à tourner quoiqu’il arrive. Je ne fais aucune intervention. Tout ce qu’on voit est vrai, et s’est passé comme je le filme. Sans mise en scène préalable. C’est durant le montage que se détermine le scénario.»
Indifférence ou narcissisme
Comme on s’en doute, le montage est l’étape décisive de la création de Wiseman. «Le tournage dure trois mois et le montage en prend douze. J’ai la possibilité de voir vingt fois la prise mais je dois surtout me demander pourquoi. Si je ne comprends pas ce qui se passe à l’image, il est hors de question que je garde la séquence. Je le fais tout seul, juste avec un assistant. Tant que je ne peux pas justifier chaque plan, il m’est impossible de terminer le montage.»
Dans sa méthode, Frederick Wiseman considère la liberté comme une condition sine qua non à sa création. «Pour filmer quelque part, je demande la permission de pouvoir aller partout. Et je ne veux pas qu’on me pose de questions. D’ailleurs, les gens n’en posent jamais, et en général, ils oublient très vite la présence de la caméra. Comme si elle n’existait pas. Cette ignorance de la caméra, je l’ai connue sur tous les films. Pour moi, rien ne l’explique. Face à une caméra, les gens éprouvent indifférence ou narcissisme. Lorsque j’ai l’impression que quelqu’un joue en fonction de la caméra, j’arrête de le filmer.»
Dans le même ordre d’idées, Wiseman ou son équipe n’interviennent pas lorsqu’ils filment. «Même si je vois quelque chose de pénible ou de problématique.» Exemple plus délicat, The Garden (2004), qui se déroule entièrement dans le Madison Square Garden, n’a jamais été vu par personne en raison de problèmes juridiques. «Les dirigeants du Madison affirment que trois séquences du film les gênent. Elles dévoileraient des secrets de la stratégie de négociation avec les syndicats. Ils prétendent aussi que je montre au public des choses confidentielles liées à l’administration. Des questions politiques compliquées se nichent là derrière et j’ai vaguement l’impression que c’est un prétexte. Cet exemple montre les limites de l’exercice et les surprises qu’on peut encore parfois éprouver, même lorsque tout semble terminé.»

Interdiction de filmer
Dans le sillage de cette anecdote, Wiseman rappelle que les lieux officiels posent souvent problème. «Je me souviens aussi d’un film que je voulais faire sur la police. Après une semaine, on m’a interdit de filmer. J’ai dû tout arrêter. Ils étaient gênés de savoir que j’avais pu filmer certaines choses. Pourtant, j’avais déjà tourné dans un commissariat. Et je peux jurer que certains moments seraient bien plus violents sans la présence de la caméra. Je me souviens d’une séquence d’interrogatoire qui a failli mal tourner. Je ne sais pas si ma présence a empêché un drame. Je n’en suis même pas sûr», conclut-il.
Pascal Gavillet
Documentaire (USA, 197’, 16/16)