Interview. Jodie Foster: "Des femmes qui n’ont pas été harcelées, je n’en connais pas"

STAR. Doublement oscarisée, cinquante ans de carrière… L’actrice-réalisatrice compte parmi les légendes du cinéma américain. Aujourd’hui, Jodie Foster confirme son savoir-faire en signant un épisode de la série culte de Netflix, Black Mirror. Rencontre avec une star secrète et engagée.

Charismatique, volubile, passionnante, s’exprimant dans un français plus que parfait, elle se confie plus que prévu. Pour elle, cet épisode de Black Mirror est éminemment personnel, la renvoyant à sa condition de mère de deux garçons et à celle de la fille docile qu’elle fut à ses débuts, coachée par une mère intraitable, qui a peut-être imposé sa vocation et l’a fait poser pour des publicités dès l’âge de 2 ans.

L’épisode de Black Mirror que vous avez réalisé est-il un hymne à la gloire des mères angoissées ou une dénonciation de la perversion des outils technologiques modernes ?
Jodie Foster.- J’adore cette série, et j’ai pu en réaliser un épisode un peu à la manière d’une production indépendante. J’avais Bergman en tête. Je voulais un film de tension, un film qui reflète les détails de la tapisserie de la psychologie humaine. Il est beaucoup de choses à la fois, mais avant tout il est extrêmement personnel. J’ai été élevée par une mère célibataire, une relation profonde mais compliquée, la relation la plus significative de ma vie, belle mais aussi pesante. Un combat. Aujourd’hui, je suis mère à mon tour et j’élève deux garçons. Je suis donc quelque part entre ces deux personnages, la mère et l’enfant.

Votre mère était-elle une mère abusive ?
Nous sommes toutes des mères abusives. (Elle éclate de rire.) Sérieusement, les histoires entre les mères et leurs enfants ne se résument pas à un cliché. Elles sont aussi déterminées par un contexte socioculturel : si j’avais été la fille d’un ambassadeur ayant vécu en Chine, mon histoire serait différente. J’ai été élevée par une mère forte, une mère seule, sans aucun soutien financier. Mon père était absent, exactement comme dans Arkangel. Vouloir que son enfant ait une vie différente de la sienne, avec des opportunités multiples et une estime de soi impeccable, est une jolie idée. Mais il y a aussi dans la démarche quelque chose de désespéré et presque louche, ayant à voir avec la culpabilité, la névrose, la folie de vouloir exister par procuration. J’ai encore ma mère. Elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer ,elle est un peu partie mais je suis restée extrêmement proche d’elle. C’est le moment pour moi de prendre soin d’elle et de lui rendre ce qu’elle m’a donné.

Quelle mère êtes-vous pour vos deux garçons ?
Je crois avoir été le contraire de ma mère, sans doute pour contredire et corriger certains effets de son éducation sur moi, mais quand même, je me montre rigoureuse et sans doute un peu dirigiste. Par exemple, je n’ai jamais transigé avec l’éducation, l’alimentation ou la politesse.
Seriez-vous devenue actrice sans son insistance à faire de vous une célébrité ?
Je suis à l’âge des bilans, l’âge où l’on se pose ce genre de questions : pourquoi n’ai-je pas plutôt étudié la philosophie ? Pourquoi n’ai-je pas encore gravi le Kilimandjaro ? De la même façon, je suis sûre qu’il existe dans une vie parallèle une prof de philo ou une avocate pénaliste qui se dit : j’aurais pu avoir la vie de Jodie Foster. (Elle rit.)

Et pourtant, vous avez réussi tout ce que vous avez entrepris…
(Elle soupire.) Oui, mais je n’étais tellement pas faite pour ça, pas faite pour devenir actrice, et c’est sans doute ce qui a rendu mon travail différent des autres. Je ne sors pas, je n’ai jamais dansé sur les tables, je n’appartiens à aucune famille, c’est sans doute ce qui a fait que les personnages que j’ai joués ont une intelligence et une vie intérieure différentes.

Vous êtes une actrice culte, particulièrement vénérée en France…
Parce que je parle le français ! (Elle rit.) Vous savez, et je dois porter ça au crédit de ma mère, j’ai toujours voulu que mon travail soit significatif. Et que ma vie ait du sens.

Arkangel est aussi une satire sur la violation de la vie privée. Vous avez bâti autour de la vôtre un système quasi impénétrable…
Je ne crois pas être la seule, mais c’est vrai, ayant commencé à travailler très jeune, encadrée par ma mère, j’ai vite compris qu’il y avait une vie dont je ne voulais pas. C’est une chose très forte en moi : je refuse qu’on m’exploite. Et je savais que si je ne bâtissais pas autour de moi un système de protection, j’en mourrais peut-être.

Comment résiste-t-on ?
En étant hors et au centre du système. J’ai sans doute été avalée, mais de façon différente. Et j’ai résisté à beaucoup de choses. J’ai commencé à faire des films dans les années 1970, j’étais une enfant, il y avait du sexe et des drogues partout, mais j’ai été préservée de tout parce qu’il y avait ma mère, mais aussi parce que c’était mon ADN. Puis j’ai dû trouver toute seule mes propres façons de survie émotionnelle. Je raconte souvent que j’étais sous l’eau avec une paille en plastique pour respirer. Il faut trouver son oxygène, son outil de protection. Mais, à 30 ou 40 ans, cette même paille va vous tuer : il faut la jeter et vivre autrement. Une des façons de vivre autrement pour moi a été de devenir une réalisatrice. Voilà, après cinquante-deux ans de métier d’actrice (NDLR : elle en a 55), j’ai décidé de faire autrement…

Nous sommes encore au cœur du scandale Weinstein. Comment résiste-t-on aux prédateurs quand on tourne des films à 12 ans ?
Le harcèlement, c’est un dossier considérable, cela fait partie d’un long processus et d’une longue histoire de domination masculine .Je ne veux pas en remettre une couche sur Weinstein : je ne le connais pas, je l’ai seulement croisé à des fêtes. Ce que ça m’inspire ? Ce n’est pas les femmes qui doivent changer, mais la culture, la société, les hommes. Mon expérience dans le monde du cinéma a été bonne, mais des femmes qui n’ont pas été harcelées, je n’en connais pas. Ça n’existe pas. Il y a des harcèlements subtils et des harcèlements flagrants. Il y a ce silence des femmes qui ressentent de la honte ou qui nient la sexualisation de leur vie, pour surpasser ça et survivre. Voilà : l’histoire d’un cochon dans une suite d’hôtel, ce n’est pas à moi d’en discuter, mais je trouve passionnant que s’ouvrent une longue conversation et un débat autour de ces histoires de femmes brillantes, créatives et complexes, des histoires qui racontent non pas la vie d’une victime, mais la vie d’une femme.

On déplore le nombre insuffisant de réalisatrices dans le cinéma. Est-ce que cela s’arrange ?
On ne peut pas comparer la situation en Europe, où elle n’est pas catastrophique, et celle aux États-Unis. En Amérique, on a des femmes dans le cinémaindépendant et à la télévision. Quant au cinéma grand public, il n’y a personne et rien ne change. On traverse une période où les grands studios ne veulent plus prendre aucun risque et enquillent les films de superhéros : je ne crois pas que cela donnera la moindre opportunité aux femmes. Mais vous savez, aujourd’hui, véritablement, les vrais films, les vraies histoires, les vrais acteurs, c’est à la télévision que cela se passe.